• Chapitre 3 : Jenko RokaltChapitre 3 : Jenko Rokalt

    Ça faisait deux bonnes heures que j’attendais dans cette pièce du château dans lequel on m’avait conduit. Le roi semblait être un homme fort occupé. Depuis le temps que je côtoyais les habitants d’Eurion, ce grand continent aux mœurs si différentes de mon peuple, j’avais appris que les rois étaient des personnages importants, qui se croyaient supérieurs aux autres : une attitude parfaitement irrationnelle quand on pensait que ces monarques accédaient au trône non pas par leur mérite mais par leur naissance ! Ils étaient vraiment tordus, les  sujets, pour accepter d’être traités comme des êtres inférieurs. Là d’où je venais, personne n’était au-dessus de son voisin, et ça fonctionnait très bien. Dans le village, on avait besoin de chacun pour que l’harmonie règne, tous les talents étaient aussi importants les uns que les autres. Un forgeron tel que moi ne serait rien sans le charbonnier ou le bûcheron. De même, un maréchal ferrant ou un paysan ne feraient pas grand-chose sans un forgeron. Et la chaîne des besoins pouvaient aller loin ainsi. Nous avions tous besoin les uns des autres et personne ne se serait permis de se croire supérieur à l’autre. À quoi bon ?

      À vrai dire, je ne comprenais pas vraiment à quoi servait un roi. Et je n’avais pas trop osé demander aux autochtones. Ils me regardaient déjà d’un air assez méfiant, me toisant et riant dans mon dos. Oh, jamais en face, ils n’étaient pas assez courageux pour cela. Mais j’avais déjà entendu un bel assortiment de mots désobligeants à mon égard. Barbare était encore le moins dévalorisant. Je savais quelle estime ils portaient à ma terre natale, le continent Ammpourli, peuplé de sauvages sans la moindre culture, des idiots vivant comme des animaux, bref des demi-hommes sans civilisation. Pourtant, ils ne rechignaient pas à commercer avec ces sauvages, ils appréciaient cet artisanat primitif. Oh bien sûr, Ammpourli avait son lot de sauvages et d’êtres immondes, sans aucun cœur et vivant pour semer la mort et la désolation. Ces chiens de Hirsuds, entre autres ! Ceux-là avaient perdu le droit de s’appeler hommes depuis longtemps : ils pillaient, violaient, tuaient, dévoraient leurs semblables sans état d’âme. C’était leur façon de vivre : tuer pour le plaisir.

    Tuer était parfois nécessaire, pour défendre les siens, sa vie et ses biens… Pour se venger aussi quand il ne nous restait plus rien d’autre, que la vie n’était plus supportable que dans cette quête sans fin. Ah, si je ne savais pas de source sûre que ma douce Niou n’avait pas péri ce jour-là, douze ans plus tôt, je serais en train d’exterminer ces rats sans battre un cil ! Mais ma vengeance devait attendre. Tant qu’il me resterait un souffle de vie, je serais condamné à errer à la recherche de quelques informations pouvant éventuellement me conduire à ma Niou.

    Je savais qu’elle avait été emportée au-delà des Mers, sur ce continent étrange où j’étais à présent, Eurion. Elle était belle Niou, et jeune… Parfaite… Oui, parfaite pour être vendue comme esclave à ceux qui se disaient civilisés. Je préférais ne pas penser à ce qu’elle avait pu subir en douze années d’esclavage. Je ne pouvais pas me permettre d’imaginer ces sévices inimaginables. Je devais être fort et continuer. J’avais traversé tant de terres étrangères, tant de pays étranges. Les habitants semblaient tous si insensés, achetant comme des biens des hommes, des femmes et des enfants, traitant leurs semblables – des gens de leur tribu – comme des bêtes, certains vivant dans un confort écœurant pendant que d’autres mouraient la gueule ouverte de faim ou de froid. Ils étaient pour la plupart méchants et petits, intolérants et méfiants.

    Chapitre 3 : Jenko Rokalt

    Les premiers temps, j’avais essayé de sympathiser, ou du moins d’avoir des rapports cordiaux avec certains d’entre eux… Peine perdue ! Je n’avais essuyé que des regards méprisants, au mieux. Mais parfois, les réactions étaient plus violentes encore. Certains avaient même tenté de me capturer, espérant vendre à prix d’or un grand gaillard venu d’ailleurs !

    Les habitants de Frygnonn, quoiqu’un peu plus pacifiques que certains autres royaumes d’Eurion et ne pratiquant pas officiellement l’esclavage, avaient d’énormes aprioris, et je le savais. Il fallait faire avec, c’était ainsi. Mon accent à couper au couteau, ma tenue de barbare, dont je ne pouvais me défaire, mes manières rustres ne trouveraient jamais grâce à leurs yeux.

    C’était pourquoi j’avais été étonné par l’invitation du roi. Un palais d’Eurion n’était pas un lieu facile d’accès pour les étrangers. Alors y être invité relevait du miracle. Deux jours plus tôt, j’avais été abordé par un messager, un homme à la solde du roi, un serviteur, ni plus ni moins. J’étais au marché de Cambuz, admirant quelques armes d’excellente facture. On pouvait critiquer les mœurs de ces hommes mais ils avaient des artisans talentueux et leur façon de créer des objets me fascinait. Une piste m’avait conduit jusque dans la capitale. Certaines tavernes ne rechignaient pas à acheter des êtres humains pour… pour… Rien que d’y penser, je me sentais révulsé. Non, ça ne pouvait être vrai. Ma jolie Niou ne pouvait être dans un tel lieu de débauche. J’espérais… Quoi ? Difficile à dire. Qu’elle soit là, dans une auberge miteuse en train de subir les assauts honteux d’un marchand bedonnant et que je puisse enfin la retrouver ? Qu’elle ne soit pas là, qu’elle n’ait pas été vendue comme esclave sexuelle et que je me retrouve encore bredouille ? Je commençais à perdre espoir. Douze ans à la chercher.

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    Douze ans à sillonner Eurion de long en large, à interroger les marchands, les taverniers, les voyageurs. Elle ne passait pas inaperçue, pourtant, Niou, avec son tatouage tribal et sa beauté sauvage. J’avais rencontré des personnes qui avaient cru la voir, qui m’avaient certifié qu’elle avait embarqué pour le nouveau continent, qu’elle avait été vendue dans un marché d’Espourt. J’avais suivi plusieurs pistes, certaines fausses, d’autres plus vraisemblables. Mais je n’étais sûr de rien. Et si elle était… morte… ? Rien que de formuler cette pensée, j’en perdais le souffle. Elle était ma seule raison de respirer encore. Je ne vivais que pour la retrouver.

    Je commençais à perdre doucement espoir, grignoté par les ans passés sur la route. A présent, les pistes étaient de plus en plus fragiles, de simples fils ténus, presqu'invisibles et partant dans tous les sens. J'en étais venu à accepter des contrats de mercenaires (retrouver des détrousseurs de grand chemin ou suivre les traces d'un fugueur, ce genre de missions) en espérant trouver quelqu'un ayant de réelles nouvelles de mon épouse perdue. Et à part cette rumeur à propos de l'auberge, qui s'était révélée fausse, je n'avais rien, pas l'ombre d'un indice. Je me demandais souvent combien de temps encore je me sentirais obligé de battre les sentes ainsi. Quand donc me sentirais-je libre de retourner dans ma patrie, sur Ammpourli, pour venger les miens et semer la destruction chez les monstres Hirsuds ?

    Pour l'heure, j'avais accepté l'invitation de celui qu'on appelait roi, intrigué malgré moi. Je n'avais pas été seul à être convié, apparemment, mais ça m'était bien égal. tout m'était égal, à bien y réfléchir, mon cœur était resté au pays, enfoui avec le corps. Son corps, si petit et mutilé odieusement, vide de toute sa joie, de toute son espièglerie et de son innocence. Enfoui dans les tombes que j'avais creusé seul, pendant trois jours durant. Tous morts, seules les plus belles femmes en avaient réchappé, je suppose pour être vendues à prix d'or, ma Niou parmi elle, évidemment : elle était la plus belle de toutes. Seules les femmes en avaient réchappé, oui, emmenées comme esclaves, et moi, laissé pour mort, seulement blessé et oublié dans un coin.

    Les souvenirs de tous les corps de mes vaillants voisins, de ces enfants, de ces vieillards, de ces hommes étaient mes seuls compagnons depuis douze longues années d'errance. Les beaux souvenirs eux, malheureusement, s'effaçaient chaque jour un peu plus. j'avais le plus grand mal à évoquer son visage me souriant avec candeur ou encore le son de sa voix quand elle babillait à côté de la forge, jouant avec des cailloux et m'appelant Pa... Non, vraiment, je ne pouvais plus voir son visage, il était flou maintenant.

    Je secouai la tête virulemment, mes pensées ennemies m'enfermaient dans un monde de cauchemars et je n'avais pas besoin de ça, pas maintenant que j'étais enfermé dans une pièce étouffante avec ce petit homme vêtu de soieries ridicules à l'air hautain et ces deux femmes bizarres chacune dans leur genre : l'une ne faisait que lancer des sourires à la ronde perdue dans son monde et l'autre semblant fort peu aimable (bien qu'elle eût mouché le morveux brun de façon fort cocasse, pour ce que j'en compris, ils parlent tellement vite et leur langue est tellement compliquée parfois).

    Chapitre 3 : Jenko Rokalt

    Je revins au présent juste au moment où une jeune fille entrait dans la pièce. Mon cœur manqua un battement à son apparition. Elle devait avoir à peine seize ans, tout juste l'âge qu'elle aurait à présent si... La jeune fille me renvoya immédiatement à l'image que je me faisais, la nuit, d'elle, quand le sommeil me fuyait. Et pourtant, à première vue, elles n'auraient rien en commun ! La nouvelle venue était très pâle, sa peau pratiquement translucide, de grands yeux aux reflets violet, une épaisse chevelure blanche, des épaules menues, un visage enfantin plein de douceur. Elle, elle n'aurait pas eu ce physique, à coup sûr : sa peau cuivrée, ses cheveux noirs et crépus, son petit corps charpenté qui promettait une vitalité à toute épreuve, ses yeux bruns pétillant de malice. Elles étaient à l'opposé l'une de l'autre, indéniablement. Et pourtant...

    Il se dégageait de la jeune fille une aura d'innocence incroyable, une pureté déconcertante qui empoigna mon cœur et l'enroba d'un étrange sentiment... d'appartenance. Elle posa son regard violet sur moi et je me sentis fondre. Désormais, je me savais lié à elle, par un lien invisible et pourtant indestructible. Quoiqu'il pût arriver, je savais une chose : elle, je la protègerais, envers et contre tout. J'y étais obligé par... par un pouvoir irrésistible. La jouvencelle me rappelait ma fille, d'une façon incompréhensible et avec une telle intensité que j'en eus un frisson irrépressible. C'était comme si le temps s'était arrêté juste pour moi, les autres continuant d'évoluer sans que rien ne changeât pour eux, mais moi, je me transformais sous leurs yeux sans qu'ils s'en rendissent même compte. La peine et la fureur, quoique toujours présentes et ardentes en moi, se retrouvaient acculées dans un coin sombre de mon coeur pour laisser place à un nouveau sentiment : cette fille était importante, pour moi, mais surtout pour le monde, et mon devoir était de faire en sorte que rien ne lui arrivât de désagréable. Ce que je n'avais pas été capable la première fois, je le ferai à coup sûr cette fois... Elle était comme une seconde chance, tout simplement.

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    Et puis d'un coup, tout se remit en marche, le temps reprit son cours et je m'aperçus qu'un homme était entré pendant... le phénomène et que les autres étaient... penchés ? Drôle d'idée, tiens ! était-ce pour accueillir le nouveau venu ? Bizarre, vraiment ! Enfin, l'homme, un roux habillé richement et portant... quoi ?... un objet en or sur la tête, insistait déjà pour que tous se relevassent. Enfin un peu de bon sens ! Il embrassa la pièce d'un regard bienveillant et prit à nouveau la parole :

    - Mes amis, je suis enchanté que vous ayez tous répondu présent à mon invitation. Et je suis sincèrement désolé d'avoir fait attendre certains d'entre vous. Mais vous deviez être au complet afin que je vous dise le fin mot de l'histoire.

    Il se tourna vers le bellâtre brun :

    - Messire Felipe, je suis ravi de faire votre connaissance. J'ai tellement entendu parler de vous !  en bien, la plupart du temps, je vous rassure ! J'ai vu la princesse Arabella très récemment, elle est resplendissante et le mariage lui va à ravir.

    Et il partit d'un rire franc. L'interpelé, lui, fit une drôle de tête, comme s'il avait avalé un poisson avarié. Rien que pour ça, le roi, car il devait s'agir de celui qui nous avait tous convoqué, à n'en pas douter, me sembla très agréable. Il se tournait désormais vers la brune rieuse.

    - Dame Inina, je suis ravi que vos fonctions auprès de mon très estimé ami Aldric Morrdon vous aient permis de me rendre visite. Comment se porte le roi et sa cour ? Sa fille Arabella n'a pas été très loquace à son sujet. Certainement avait-elle du mal de se remettre de... son aventure de l'année dernière ?

    Il lança un clin d'œil au dénommé Felipe et sans attendre de réponse se tourna vers moi :

    - Maître Rokalt, c'est un honneur vous rencontrer enfin. J'ai entendu le plus grand bien de vous et votre réputation vous précède. Vous choisissez toujours des missions honorables et cela m'agrée au plus haut point, mon ami !

    Je baissai humblement la tête, agréablement surpris par l'attitude de Karl Sarrow qui passait déjà à une nouvelle personne, la rouquine incendiaire :

    - Dame O'Brooke, bienvenue chez moi. J'espère que vous accorderez toute votre attention à l'affaire qui m'intéresse. Vos talents sont exceptionnels, d'après certaines sources.

    Enfin, son regard toucha la jeune fille. je mourrais d'envie d'en savoir plus sur elle.

    - Dame Beauregard, merci d'avoir fait un si long chemin pour entendre ma requête. Vous savez déjà plus ou moins de quoi il retourne mais je vous invite à nous suivre fin d'avoir tous les détails. Si vous voulez bien me suivre, chers amis, nous allons passer dans la salle du Conseil. Mon épouse et mon Premier conseiller nous y attendent déjà. Vous saurez alors pourquoi je vous ai invités et pourquoi tant de mystère. Je vous en prie, suivez-moi.

    Et il passa dans la pièce voisine, chacun de nous lui emboîta le pas. J'étais intrigué par ce roi accueillant et agréable, bien loin de l'image arrogante que je m'étais faite de lui. J'entrai le dernier dans la salle du Conseil. Nous y attendaient en effet un homme et une femme vêtus de riches atours selon la mode frygnonnaise.

     

     


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